Isabelle

Il y a quelques mois, j’ai reçu un mail d’une certaine Isabelle : elle m’explique qu’elle est réalisatrice, qu’elle a réalisé un nouveau film qui parle de polyamorie, dans lequel elle joue un personnage qui s’appelle Lutine, avec un lien Vimeo. Je clique et je ne sais pas ce que je regarde. Est-ce une fiction ? Un documentaire ? Un making-of ? Je relis le mail et je vois qu’Isabelle parle d’OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Mais lorsqu’on rentre dans le film, la question n’est plus de savoir si l’histoire est réelle ou fausse, mais de suivre le cheminement de cette femme qui, en réalisant ce film, bouscule sa vie et à nous questionner sur notre rapport aux relations. Je la rejoins dans son appartement à Paris, pour parler de son parcours, de ses premiers projets, de Lutine, d’amour, de relations sur son canapé, entourée de ses deux chats.

“J’ai eu un parcours d’études assez classique : Terminale à Louis-Le-Grand, puis hypokhâgne-khâgne à Henri IV, puis la FEMIS, qui est une école de cinéma. À la sortie de l’école, j’ai réalisé des courts-métrages, un documentaire sur un mathématicien et j'ai fait un téléfilm pour Arte qui a fait 1,2 million de spectateurs. C’était l’époque où Arte était encore un lieu de création totale. Pierre Chevalier faisait des collections de téléfilms avec des thèmes ou des défis techniques où il faisait intervenir une dizaine de cinéastes. Mon téléfilm faisait partie de la collection des Petites Caméras, qui était un concept assez révolutionnaire à l’époque. On avait l’habitude de filmer en pellicule 35, cela avait un coût et c’était très précieux, alors que là, on se retrouvait avec une équipe de 14 personnes et une caméra beaucoup plus facile à manier, c’était novateur. Ces collections donnaient un cadre, une contrainte ; c’était vraiment un espace de création très intéressant. Juste avant ce film, j’avais tourné un court-métrage qui s’appelle “À corps perdu”, en 1999, qui a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et Paris-Deauville, je l’ai tourné l’été 2000.” Isabelle s’était donné à 15 ans un objectif : tourner son premier long-métrage avant ses 35 ans !

C’est finalement chose faite en 2004, où elle sort un premier long-métrage, “Tout le plaisir est pour moi”, qui met en avant des thèmes comme le clitoris, la masturbation féminine, le plaisir, etc… ce qui était très en avance pour l’époque. “Ce sont des thèmes qui sont très à la mode maintenant mais à l'époque, personne n’en parlait, c'était délirant. Lorsque j’ai voulu réaliser ce film, j'ai cherché du contenu autour de ces sujets mais il n'y avait rien à se mettre sous la dent. J'ai dû faire venir un bouquin des États-Unis, qui est le seul livre où j'ai trouvé de la matière à exploiter. L’équipe déco du film a d’ailleurs photocopié les dessins du livre pour en fabriquer un nouveau pour le film, tellement il n’y avait rien.” Le sujet était alors inconnu en France et le tabou régnait dessus. “La presse un peu plus “jeune” en a parlé mais des magazines comme Marie-Claire ou Elle ont trouvé que c'était grossier, vulgaire…Je voulais faire la Une de ces deux magazines avec comme titre « La masturbation féminine, le dernier tabou.” Les premières recherches sur le sujet datent de 1999, précisément l'année où elle commence à écrire. Malheureusement Isabelle n’a pas pu lire les articles qu’elle espérait. “On a dû attendre 2012, pour qu’un magazine daigne faire sa Une sur ces sujets.”

Après ce film, elle fait une longue pause involontaire. Premier objectif rempli, Isabelle a 35 ans et décide que c’est le bon moment pour avoir un enfant. Ce sera donc son deuxième objectif. “Je suis tombée enceinte trois jours avant la sortie en salle de mon film. Je me disais que j'avais déjà fait tout ce que je voulais : j'ai fait des documentaires, j'ai fait mon long-métrage, j'ai été à Cannes… Je n’avais plus d’objectif à atteindre. Une erreur à ne pas faire lorsqu’on a des enfants ? Arrêter de travailler. C'est très compliqué de reprendre les choses ensuite : on n’a plus la même détermination, on est fatigué… Il faut dire que le premier long-métrage avait été difficile en terme d’épuisement mais aussi de sortie : le film a fait 200 000 entrées, ce qui est génial pour un petit film, mais c’est difficile de travailler cinq ans sur un projet pour le voir écarté de l’affiche au bout de deux semaines… J’ai aussi eu un deuxième enfant : encore plus de dépendance et de responsabilités. Je n’avais plus la confiance en moi nécessaire pour sortir de chez moi, aller démarcher des producteurs, j’étais dans d’autres problèmes.”

Huit ans après son premier long, elle voit le film “Au cas ou je n’aurais pas la palme d’or”, qui l’a bouleversée car elle s’est reconnue dedans. Le film montre une scène avec des « cinéastes anonymes » qui n’ont pas tourné depuis longtemps. “Quand mon fils me demandait : “Maman, tu fais quoi comme métier ?” Et que je répondais « je suis cinéaste », il rigolait et me disait : “mais pour ton dernier film, je n’étais même pas né.” J’étais professeure à la FEMIS à ce moment-là, et je ne me sentais pas crédible, mon dernier film datait trop. Je me suis donc fixé un nouvel objectif : après un premier long et des enfants, j’ai décidé de réaliser mon deuxième long-métrage avant mes 45 ans. C’est comme ça que je fonctionne.”

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Le 29 décembre 2012, grippée et fiévreuse, elle a soudain une idée : l’histoire de Lutine, une comédie sur la polyamorie. Elle explique le concept de son OFNI (Objet Filmique Non Identifié) à son amoureux qui lui dit : “c’est génial, écris”. Le 31 décembre 2012, elle a rendez-vous avec Laurent et Meta [qui jouent dans le film, NDLR], ami·es de longue dates, pour leur parler du projet, et qui donnent leur accord de principe. “Je m’étais donné dix jours pour écrire le scénario, car je voulais le présenter au chef-opérateur de “Au cas où je n’aurais pas la palme d’or” lors d’une soirée organisée chez Renaud Cohen, son réalisateur. Je lui ai fait lire et il a accepté de venir chez moi pour regarder les lieux. Il faut savoir que le tournage n’allait pas du tout se passer comme pour mon premier film : lors du premier tournage, j’avais une équipe de cinquante personnes ; il n’y en aurait que quatre pour Lutine : une personne à l’image, deux personnes au son, une scripte… et moi. J’ai écrit le scénario en janvier-février et commencé à tourner en juillet. On a tourné d’abord deux, trois scènes pour voir si je pouvais jouer et on a monté la première petite bande-annonce qui demande de l’argent pour la souscription. Une fois celle-ci lancée, j’ai réussi à rapidement récolter l’argent dont j’avais besoin ; je ne pouvais plus faire marche arrière, il fallait tourner !”

Le tournage a eu lieu entre septembre et décembre 2013, et Isabelle devait s’adapter aux contraintes de chacun·e. “Le matin, un des comédiens devait déposer son enfant à la crèche et le soir, l’ingénieur du son devait récupérer le sien. C'était plutôt tranquille, on tournait quand on pouvait. J'ai reçu l'aide d'une monteuse, Sonia Bogdanovsky, qui elle aussi a fait la FEMIS, et avec qui on a monté en parallèle du tournage. Je remercie d'ailleurs mon fils dans le générique parce que c’est dans sa chambre qu’on montait *rires* ! Je remercie aussi mes deux chats dans le générique parce que comme tu peux le voir ici, ils sont toujours là, il jouent leur propre rôle dans le film. C’était vraiment un home-made movie.”

La polyamorie est un terme qu’elle découvre alors qu’elle est enceinte de son deuxième enfant et séparée. Un ami lui en a parlé et ça lui paraît tout de suite « évident ». Le principe de base, ce sont des relations éthiques, respectueuses et positives. « Je pense que je suis poly depuis toujours : quand j'avais 17 ans, j’étais amoureuse de plusieurs garçons en même temps et ça ne me posait pas de problème. À cette époque, j’étais en couple avec un garçon et même si j’étais très amoureuse de lui, il me semblait inenvisageable de lui réserver l’exclusivité totale. J'étais allée aux États-Unis pendant l'été et en rentrant, j'ai avoué à mon copain que j'avais fréquenté d'autres personnes, il l’a très mal pris. Je ne comprenais pas pourquoi. Il m’a dit « Si tu me trompes à nouveau, je te quitte ». Ce qui signifiait pour moi qu’il préférait que je lui mente plutôt que d’être honnête. Quand tu mens, tu deviens schizophrène, tu mets des distances avec la personne et tu n'es plus dans l'intimité, ce qui n'est pas normal. C'est aussi pour ça que je parle de polyamorie, parce que c'est l'inverse de ce que j'ai vécu avant. Le fait qu'on me dise que c'est possible, qu'il y a des gens qui vivent comme ça, ça m'a fait du bien parce que j'ai compris que je n'étais pas anormale et je n'étais pas seule. Souvent les gens le prennent personnellement ou se sentent trahis lorsqu’une infidélité arrive, alors que souvent, quand on va voir ailleurs, ce n’est pas contre la personne mais pour nous. Cacher les choses n'est souvent pas la solution : pour moi, je ne vois pas comment on peut construire une véritable relation avec quelqu'un basée sur des mensonges et des non-dits. Il y a plein de gens intéressants à découvrir, à rencontrer, qu'on ait 17 ou 50 ans. L'enjeu n'est pas d'avoir plusieurs relations : dire que la porte est ouverte ne veut pas forcément dire qu’on la franchit tous les jours, mais c’est important de savoir que c'est possible.”

Il paraît qu'il y a moins d'adultères aujourd'hui parce que les gens se séparent beaucoup plus facilement, ce qui n'est pas forcément la bonne idée, surtout quand on a des enfants (bien sûr, parfois, une séparation est salutaire).

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Je pense que quand on commence une relation, il peut être utile d’être réaliste : tu peux aimer une personne énormément et cette personne peut t'aimer en retour mais statistiquement parlant, il y a des chances qu’à un moment ou un autre, dans deux mois, deux ans ou vingt ans, l’un·e de vous deux aura envie d'une autre relation. Ça me semble important de pouvoir en parler et de se demander : si ça arrive, qu'est-ce qu'on fait ? L’un·e aura peut être besoin que la personne en parle avant de faire quoi que ce soit, l’autre préfère ne pas le savoir de peur d’être angoissé·e. Ce sont des questions intéressantes à se poser quand tu entames une relation avec quelqu'un car la monogamie ne protège pas de l'adultère, ni de la séparation. Le problème dans la plupart des relations, c'est que les personnes en parlent une fois que c'est arrivé. La polyamorie, c'est être lucide et ouvert·e sur la question et ne pas attendre d'avoir le couteau sous la gorge pour discuter de ces sujets.”

Pour résumer, la polyamorie, ce sont des relations non-monogames éthiques dans lesquelles une relation sentimentale, intime, voire une relation de longue durée ou amoureuse peut se développer. “Un gros problème en français, c'est que le terme a été mal traduit : polyamory en anglais est devenu « polyamour » en français. À la base, le mot utilisé était non-monogamie. En français, quand on entend polyamour, on entend « être amoureux » ; et beaucoup de gens disent « polyamoureux ». C'est un terme que moi, je n'utilise jamais parce que être poly ne veut pas dire « être amoureuxe de plusieurs personnes ». En anglais, amorous veut en effet dire : « être sexuellement attiré·e » par quelqu’un·e. Quelqu’un qui est « polyamorous » n’est pas « in love » avec plusieurs personnes, mais potentiellement attiré·e par plusieurs personnes. Ce ne sont pas nécessairement des relations « amoureuses », mais des relations plurielles éthiques et consensuelles. Ça diffère du libertinage qui met l’accent sur un cadre sexuel, à priori sans sentiments.”

“Les relations « traditionnelles », héritées de notre culture passée, c'est : tu es une fille, tu dois te marier avec un garçon, tu fais des enfants et c'est pour la vie. Ce qu’il se passe en ce moment change la définition : tu es née et assignée fille, tu as le droit d'aimer les garçons et les filles, tu n'es peut-être pas une fille, tu es peut-être non-binaire ou transgenre… mais il te faut une relation monogame. La polyamorie, c'est aller encore un peu plus loin dans la déconstruction : tu as aussi le choix de définir tes relations comme bon te semble.”

Lorsque je demande à Isabelle sa définition d’une Vraie Meuf, elle ne peut me répondre : “J’adore le concept du projet et j’y adhère totalement. Il y a un côté “j’assume qui je suis” et un féminisme revendiqué dans lequel je me retrouve totalement. Quand je vois le concept, je trouve ça génial et j’ai envie de te soutenir à fond. Mais maintenant que j'ai conscience qu'il y a des personnes non-binaires, trans, intersexe… je ne définis plus les gens en termes de genre. Moi, je me sens femme, donc je peux me définir moi, mais définir d’une manière générale une catégorie de personnes telle qu'elle soit, pour moi c'est abusif. Je ne peux donc pas te donner de définition d'une « vraie meuf » : pour moi, chaque personne est la seule légitime à se définir elle-même.”

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