Un camp de basketball 100% féminin au Sénégal : Terang'Aby

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Aby Gaye est une joueuse professionnelle de basketball et internationale française évoluant en France. Menée par la volonté de participer au changement actif de ce monde, elle décide d’organiser un camp de basketball au Sénégal, le pays d’origine de ses parents. Pendant 3 jours, 40 jeunes filles se sont réunies pour faire du sport, débattre de thématiques importantes et apprendre. Pour VraiesMeufs, elle raconte les motivations, la construction du projet et le déroulement de sa première édition. Au commencement, une conviction…

Lors de l’été 2017, je suis retournée au Sénégal après 15 ans d’absence. Ayant grandi en banlieue parisienne et ayant été éduquée par des parents sénégalais, j’ai reçu un héritage à la fois français mais aussi sénégalais. Cette double culture m’a permis d’avoir une ouverture d’esprit dès le plus jeune âge, et aujourd’hui je revendique mon appartenance à ces deux pays, sans être contrainte de choisir. Grandir en France loin du Sénégal m’a donné une vision assez fantasmée de la vie quotidienne sénégalaise. L’amour et l’attachement à ce pays est né du fait que mes parents n’ont jamais manqué de me rappeler nos valeurs et nos traditions. Le Sénégal dégage une atmosphère chaleureuse, agréable qui a renforcé mon lien à cette culture. En revanche, un problème de santé publique m’a alerté sur l’avenir de la jeunesse sénégalaise et ce qu’elle encourait : la dépigmentation volontaire massive.

La dépigmentation est le procédé chimique qui consiste à s’éclaircir la peau grâce à des crèmes, des injections, des pilules : ce fléau gangrène le Sénégal. En effet, près de 70% des femmes sont concernées par ce problème de santé publique et potentiellement sujettes aux maladies telles que le cancer de la peau, l’hypertension artérielle, le diabète, la gale…. Lors de mon séjour j’ai constaté que de nombreuses femmes pratiquaient la dépigmentation à outrance et les conséquences sont le plus souvent irréversibles. Cette pratique massive m’a alertée et fut l’élément déclencheur à l’initiative de mon projet. 

Durant mon voyage, j’ai tenté de comprendre les raisons pour lesquelles, les femmes et les hommes étaient tant friands de Xessal. Il est évident que l’héritage esclavagiste, colonialiste laissé à l’Afrique continue de peser sur les mentalités. Les médias actuels véhiculent l’idée selon laquelle les critères de beauté sont uniquement occidentalo-centrés. Ce cocktail d’idées régressives et profondément imprégnées dans la société sénégalaise, est propagé par les femmes pratiquant la dépigmentation ainsi que les hommes qui souvent les y poussent. Il n’est pas rare d’entendre de la part de ces derniers : « une femme belle, c’est une femme claire », « personne ne regarde les filles noires », « je suis plus belle que toi parce que je suis claire », « une femme claire trouve du travail plus facilement »…
Il m’est arrivé plusieurs fois de penser aux jeunes filles noir ébène telles que moi, celles dont on se moque à 10 ans parce qu’elles n’ont pas le teint qu’il faut, celles que l’on appelle « minuit » ou encore « charbon ». J’ai réalisé qu’à leur âge j’ai été confronté aux mêmes problèmes. Cependant, j’ai eu la bénédiction d’avoir des parents autour de moi qui m’ont soutenu et encouragé, en me donnant et en me renvoyant toujours une image positive de moi-même. Grâce à cela j’ai grandi en étant fière de ce que j’étais : une fille noire. À ce moment-là, j’ai eu envie d’agir et de mettre en place un projet qui prône l’estime et la confiance en soi, dans le but d’aider mes jeunes sœurs sénégalaises à qui l’on impose des diktats de beauté à des années lumières de leurs beautés naturelles.

En tant que basketteuse professionnelle, je tenais à passer par le sport pour sensibiliser les jeunes filles car le sport a été un déclic dans ma prise de confiance, tant au niveau de mon physique que dans mes capacités intrinsèques. Je suis convaincue que le sport développe ce qu’il y a de meilleur en nous et c’est pour moi un outil indispensable pour sensibiliser les jeunes filles. En effet, le basket a été pour moi un tremplin dans l’acceptation de ma différence. C’est une conviction que j’ai voulu transmettre aux jeunes sénégalaises dans le but de faire évoluer leur mentalité.

 Une préparation de près de 7 mois m’a été nécessaire pour préparer ce projet au Sénégal, en alliant sport et éducation. Cela n’a pas été facile car il a fallu gérer ce projet à distance avec patience et minutie. En effet, les réalités d’un pays à l’autre sont très différentes, il faut faire preuve de compréhension et de ténacité quand les interlocuteurs ne comprennent pas forcément la nécessité de promouvoir de telles valeurs. Sensibiliser devenait une priorité pour toucher les futures femmes chez qui l’idée de commencer la dépigmentation germait ou encore convaincre définitivement celles qui hésitaient à commencer. En somme, libérer la parole et discuter de ce sujet si présent dans la société et pourtant absent du débat public, malgré le fait qu’il représente un problème de société majeur.

Après avoir réglé la plupart des problèmes logistiques et acheminé le matériel vers le Sénégal, j’ai commencé la récolte de fonds en ligne avec un objectif de 2000 euros. Grâce à la générosité des uns et des autres nous avons réuni près de 3000 euros et cela m’a permis de régler les coûts liés au projet. Mon objectif était de faire du camp un moyen d’apprendre et de progresser rapidement en seulement 3 jours. Dès le matin les jeunes filles s’entraînaient de 8h30 à 10h30, autour d’ateliers ludiques et pratiques. Après une pause de trente minutes, les filles avaient rendez-vous avec les deux intervenants du jour afin d’échanger autour de thématiques différentes. Suite à ce moment d’échange nous nous retrouvions tous à la sénégalaise autour de grands bols de riz pour déjeuner et récupérer des forces. Après le repas les filles se reposaient dans l’enceinte du gymnase et ensuite enchaînaient les matchs, qui débutaient à 15h30 et finissaient à 18h.

Le rythme des journées était long et éprouvant pour les filles, surtout pour les plus jeunes, âgées de 12 ans. Cependant, elles ont fait preuve d’énormément de motivation et d’abnégation, les voir se démener pour réussir nous encourageaient tous à nous dépasser et ne pas nous laisser abattre par la fatigue.

Lors de la première intervention, la psychologue a introduit les notions de confiance et d’estime de soi. Un professeur de lettres et dramaturge est également intervenu pour échanger avec les filles autour de débats très animés, où elles ont pu poser des questions, témoigner de leur expérience. J’étais très surprise par la vivacité de certaines, les plus jeunes notamment, qui ont
fait preuve d’une maturité surprenante et surtout d’une grande facilité à s’exprimer. Certaines étaient très présentes à l’oral tandis que d’autres préféraient prendre des notes, chacune y mettait du sien afin d’en tirer le plus possible.

Le thème du deuxième jour était la dépigmentation et ce fut au tour d’une médecin ainsi que d’une chef d’entreprise de prendre la parole. La première a réalisé une présentation sur l’histoire de la dépigmentation ainsi que ses conséquences sanitaires et culturelles sur la population sénégalaise, tandis que la deuxième a présenté sa marque de cosmétiques naturels. Une belle façon de montrer aux jeunes filles que l’on peut prendre soin de soi naturellement.

Enfin, le dernier jour une sage-femme ainsi que des membres d’une ONG locale (MARIE STOPES SÉNÉGAL), sont intervenus sur des questions d’éducation sexuelle et le tout sans tabou, afin de permettre aux filles de parler de sujets qu’elles n’abordent pas à la maison. Il était primordial de donner l’opportunité à nos jeunes de s’exprimer à cœur ouvert afin de renforcer leur confiance et leur estime d’elles-mêmes. En effet, assumer sa différence et prendre la parole permet de redéfinir les normes en banalisant le fait d’être une jeune fille noire confiante et sûre d’elle. Le but étant de contrer les discours néfastes qui tendent à complexer les filles. Dès lors ces sujets deviennent accessibles à tous.

Apprendre à vivre ce que l’on est, est pour moi la meilleure expérience humaine. Ces jeunes filles avaient besoin de s’exprimer que ce soit sur le terrain ou par la parole, et grâce à toutes les personnes présentes sur ces trois jours, un espace d’expression a pu voir le jour.

Cette première édition a été une réussite tant sur le plan sportif que sur le plan éducatif. Durant le projet, l’ensemble du staff technique a proposé des entraînements de qualité pour permettre aux basketteuses de progresser et de prendre du plaisir. Nos intervenants ont fait preuve d’énormément de pédagogie afin que les échanges soient le plus ludiques possibles. Les ateliers ont été pensés pour qu’elles puissent être valorisées et ainsi renforcer leur confiance
et leur estime en elles-mêmes. Nous voulions que ces jeunes filles deviennent des ambassadrices auprès de leurs camarades qui n’ont pas pu assister au camp, qu’elles saisissent l’importance de cette mission : construire le pays et véhiculer à leur tour des valeurs dans la société. Nous avons fait le pari de miser uniquement sur 40 filles, et privilégier la qualité au détriment de la quantité. Ce faisant nous attendions d’elles qu’elles transmettent à leur tour ce qu’elles ont appris.

Tupac Shakur disait la chose suivante : « Je ne changerai pas le monde mais je ferai réfléchir ceux qui y parviendront ». Cette pensée m’a accompagnée du début du projet jusqu’à l’écriture de cet article et elle continuera de me motiver car je crois profondément en cette initiative. Il est probable que seulement 20 filles soient touchées, que seulement 10 réussissent à changer les mentalités autour d’elles et que seulement l’une d’entre elles révolutionnera les choses. Il suffit d’une phrase, d’un mot pour développer chez quelqu’un un potentiel insoupçonné. C’est la mission que je me suis donné avec les jeunes que nous avons pris en charge sur le camp TERANG’ABY.

Ne jamais baisser les bras et être patient sont les deux principes auxquels je crois, en tant que sportive mais surtout en tant que femme. Peut-être que je ne verrai jamais les fruits de tout ce travail mais je suis persuadée qu’il n’est pas vain. Chacun possède la capacité de changer son monde, c’est une de mes plus ferventes convictions. Des femmes fières, dignes et responsables elles deviendront, j’en suis sûre.

Vous pouvez retrouver tout le projet sur le site Internet officiel et suivre Aby sur Instagram.