Théorie 365, un costume pour une année

Une fille brune dans un costume à flammes vraiment badass. En dessous de l’image, cette légende : 50/365

Le post m’intrigue. Je contacte la fille pour lui poser une question : « c’est quoi? ». Naïa m’explique alors son objectif : revêtir ce costume chaque jour pendant une année entière, soit 365 jours. Le 61ème jour de son expérience, on se retrouve chez elle pour en discuter. Je commence par lui donner ma première impression : “Je ne pourrais jamais m’habiller tous les jours pareil » . Elle me répond qu’en général tout le monde réagit de cette façon. Elle même pensait que c’était impossible avant de le faire. Les premières questions instinctives sont rapidement évacuées.”

“T’en as qu’un exemplaire? -Oui » « Tu le laves comment? - A la main tous les deux jours.” Je la questionne alors sur l’origine du projet. Naïa me raconte que cette tenue « flamme » vient d’une idée de performance autour des quatre éléments. C’est à la base le prototype d’un des costumes de sa pièce.

“Quand je l’ai essayé, j’ai eu une révélation. Même s’il n’était pas tout à fait terminé, je voulais le porter tout de suite. C’est ma mère qui me l’a confectionné et le temps qu’elle le termine, j’étais vraiment obsédée par cette idée de le porter. Je me suis rapidement rendue compte qu’une autre performance naissait en moi : je devais porter ce costume tous les jours pendant un an. A partir de là, je ressentais un mélange d’excitation, de peur. Je n’en dormais pas la nuit. Je me demandais quelles étaient les conséquences que ce genre d’expérience pouvait avoir, sur moi et sur les autres. Plein d’idées et de thématiques m’ont traversées l’esprit.”

Le compte Instagram sert uniquement d'archive; l’important est la performance quotidienne et non la documentation. Ce qui l’intéresse c’est de s’inscrire dans le réel. Naïa me dit qu’elle a une maîtrise de l’image et qu’elle a fini par saturer, elle ressentait un sentiment d’artificialité. Une remarque intéressante quand on sait qu’Instagram nous pousse à poster de nouvelles photos fréquemment pour rafraîchir notre profil. Avec Théorie_365 c’est une remise en question : un post par jour mais avec un sujet unique et récurrent traité sous tous les angles. La temporalité de la performance est questionnée entre Naïa qui porte le costume tous les jours, les usagers d’Instagram qui la voient apparaître dans leur feed de manière plus ou moins quotidienne pour quelques minutes voir secondes et les gens qu’elle croise IRL pour quelques instants ou plusieurs heures.

“La première fois que je suis sortie dans la rue, je stressais à mort parce que je savais qu’on allait me regarder.” Du noir, des joggings, habituellement Naïa fait plutôt dans la discrétion que dans l’excentricité. Aujourd’hui encore, parfois quand l’humeur n’y est pas c’est compliqué. “Mais c’est ça aussi l’art. Il faut se mettre face à soi même, face à ses peurs et travailler avec. Je n’aime pas parler en public, je n’aime pas le regard des autres.” Cette performance, c’est un face à face avec des craintes d’artiste mais aussi de femme, c’est un peu indissociable. C’est aller chercher au fond de soi une certaine souffrance qui est libératrice. L’objectif est de tenir un an et comme dans tout projet, il y a une marge d’échec.“ C’est un projet sur la résistance et la lassitude, le contrôle des désirs. ”D’un autre côté, peut-être que dans un an, il ne sera plus question de changer de costume.”

Le costume est « flashy mais sans l’être », le contraste entre la forme et le motif a quelque chose d’impressionnant. “Ça devient presque sexy alors que mon corps est totalement recouvert, et ça dit quelque chose sur mon état d’esprit ou l’état d’esprit de notre époque.” Les remarques changent en fonction des quartiers où elle se balade : il y a de la surprise, de la curiosité ou du rire, cependant cela reste toujours un échange qui crée une certaine joie entre Naïa et l’autre. Auprès de ses proches les réactions sont intenses, chose qui la conforte. “C’est ce que l’on cherche lorsqu’on est artiste, provoquer, renverser, de poser des questions propres à notre époque.”

Avec le temps, ce costume est devenu un objet de confiance, de légitimité d’exister dans l’espace public en réponse à l’oppression de l’espace urbain ou du regard des hommes. La coupe du vêtement est historiquement masculine, on y retrouve un peu ce parti pris de protection lorsque l’on décide de s’habiller large. La silhouette est stricte et carrée, les épaules sont marquées, créant une carrure différente, plus imposante, un contre pied de l’habit discret, se protéger en impressionnant.

La question « est-ce de l’art ? » se pose en général lors de toute production artistique et toujours dans la performance de par l’éphémère. Une fois celle-ci réalisée, il reste la documentation certes, mais l’oeuvre disparaît. Est-ce-qu’elle reste même si elle n’est pas concrète? L’artiste lui-même s’interroge sur la portée de son travail en tant que chantier artistique. “Je ne sais même pas si c’est de l’art, même pour moi il y a un doute. Je me suis toujours posé ce genre de question, comment mélanger l’art et la vie quotidienne, de manière constante.” Cette performance est aussi arrivée comme une solution à un moment de remise en question. “Comment je peux trouver un moyen de faire de l’art simplement et quotidiennement, même quand je n’ai pas le temps ? Le costume m’a paru bien répondre à cette problématique.” La permanence de cette action éphémère la replace dans une production artistique permanente, mais également dans une recherche. “Pour moi, l’artiste se doit d’atteindre une vérité et ce projet est un des premiers outils pour trouver ma vérité.”

D’après moi Théorie 365 est un questionnement primordial aujourd’hui sur notre consommation et sur l’industrie du textile. En plus de l’étique sociale minime de cette industrie elle se révèle être extrêmement polluante avec 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre émis chaque année, soit plus que les vols internationaux et le trafic maritime réuni, une des industries les plus polluantes au monde. La fabrication d'un jean peut nécessiter jusqu’à 11.000 litres d’eau, un t-shirt, 2.700 litres etc… L’entretien de nos vêtements synthétiques en machine, relâche environ 500.000 tonnes de micro particules de plastiques dans les océans chaque année soit 50 milliards de bouteilles plastiques. (source LCI, avril 2018). Ce sont des chiffres auxquels on ne pense lorsque l’on achète des vêtements mais qui sont non négligeables.

La performance remet en question le « fast-fashion », l’utilité des 8 collections des groupes Zara ou H&M, ou toute la poudre aux yeux des marques de haute couture durant la fashion week. Si les modes de consommations évoluent vers quelque chose de plus étique les industriels se verront peut-être plus attentifs à leur empreinte écologique et les conditions de travail à toutes les échelles de l’industrie.

Instagram

écrit par Louve