Lola

Avant de rencontrer Lola, j’ai rencontré ugly, son copain, il y a quelques années. J’avais rédigé une interview de son travail et il avait réalisé un artwork pour Vraies Meufs. Je repense à cette époque avec nostalgie car j’étais plus jeune, j’avais des idées plein la tête et on se donnait beaucoup de force entre jeunes créatifs. Il m’avait souvent parlé de Lola : je la voyais sur ses photos poser avec les t-shirts qu’il réalisait, elle apparaissait sur les profils insta de photographes que je suivais. Elle partageait ce que je faisais, on se renvoyait la force et je lui ai toujours dit que si jamais elle passait à Paris, je serais ravie de la rencontrer, qu’elle avait juste à m’envoyer un message. J’étais heureuse de voir qu’elle avait pensé à me contacter lors de son passage à la capitale.

Si Lola est à Paris en ce moment, c’est pour enregistrer son premier EP (qui est sorti la semaine dernière). ugly m’avait déjà parlé de sa passion pour la musique mais je ne savais pas qu’elle comptait s’y mettre sérieusement. “J’ai commencé à écrire quand j’avais 14, 15 ans. Je kiffais vraiment la musique, le rap particulièrement, mon père écoutait beaucoup de rap, surtout NTM. J’aimais leur manière de s’exprimer, de prendre l’instru, je connaissais les textes par coeur. Je rappais pour rigoler et en fait je me suis rendue compte que ça passait bien, que j’avais pas une voix claquée et que je sais aussi un peu chanter, même si je trouve ça plus dur. Je trouve que le chant est beaucoup plus intime que le rap.” Elle écrit ce qu’elle vit, ce qu’elle ressent et ce qu’elle a besoin de dire. “Ecrire pour moi est une espèce de thérapie, c’est quand je vais mal que j’écris et c’est là que les meilleures choses ressortent.”

Ce n’est pas la première rappeuse qui apparaît sur Vraies Meufs et ce n’est pas la première fois qu’on parle de meufs dans le rap. “Des meufs qui rappent il y en a très peu, il y a un vrai terrain à prendre à ce niveau. Mais d’un autre côté, ça reste un milieu assez difficile d’accès pour les femmes. Il y a un manque de femme, de féminité dans le rap. Les hommes ont une sensibilité différente des femmes : ils vont mettre en avant des choses que moi je ne vais pas mettre en avant par exemple. Parfois j’aimerais bien être un mec pour pouvoir dire des grossièretés sans que ça passe mal au yeux de certains. Je n’ose pas être trop trash, je crois que ça me gêne un peu car j’ai l’impression que c’est directement mal vu ou peut-être mal interprété quand ça sort de la bouche d’une femme.”

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LJUBAV veut dire “Amour” en croate. C’est aussi le nom de son premier EP, un projet qui mélange sonorités rap, R&B et un peu soul. Lola m’explique qu’elle aimait la sonorité du mot et son écriture. “La ligne directive de cet EP c’est l’amour. Dans les sons, je parle d'événements un peu destructeurs, des choses difficiles et des imprévus de la vie qui peuvent te faire énormément de mal; je parle de comment ces choses m’ont touché et de comment j'essaye d’en tirer des leçons. C’est un message d’amour, de force et de don de cette force. C’est la merde pour tout le monde mais si tu te débrouilles bien tu peux y arriver, si tu fais les choses avec amour et si tu as de l’amour autour de toi tu peux réussir. Je pense que l’amour est la base de tout et on a tous un petit manque d’amour et d’affection à combler, peu importe l’origine de ce manque et malgré ce vide et ces peurs, il faut quand même faire les choses.”

On parle alors de confiance et de regard. Contrairement à ce qu’on peut penser, modèle ne rime pas forcément avec énorme confiance en soi. “Je ne pourrais pas te dire que j’ai une confiance en moi incroyable car c’est faux, je doute souvent. J’ai été mal dans ma peau pendant des années, j’ai complexé sur mon physique : je voulais être moins grande, avoir plus de forme, un plus petit nez… J’ai vécu des choses très compliquées et j’ai mis énormément de temps à me construire. Donc forcément mon jugement avec moi-même est très dur et je suis très exigeante.”

“Au lieu de s’aider, les gens pensent qu’il n’y a pas assez de place et qu’il faut forcément se tirer dessus pour réussir. Il y a un côté très individualiste et un manque de sincérité, d’authenticité dans ce que les gens font et dans les projets. J’ai l’impression que certains ont peur de se dévoiler totalement. Avant, j’avais peur de montrer cette vulnérabilité, le côté intime de la chose.”

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui exposent leur art au grand jour parce qu’à chaque fois que j’ai essayé de faire de l’art, je trouvais que cela avait une portée tellement intime que j’avais du mal à le partager. Je trouve qu’il faut un certain courage pour montrer son art aux autres. “J’ai longtemps eu peur du regard de l’autre. ugly me dit tout le temps “les gens vont rigoler et alors ?” Mais moi, c’est quelque chose qui me faisait vraiment peur. Je m’étais rendue compte que plus que cela, j’avais peur d’exister, peur d’être quelqu’un et d’avoir ma place. Je suis une personne très sensible et je pense que c’était trop dur pour moi de ressentir toutes ces choses là parce que je ne savais pas comment les gérer. Le fait de dépasser mes peurs et d’accepter ma sensibilité, ça a été un gros pas pour moi. Je ne dis pas que j’ai gagné la bataille contre mes démons mais j’avance chaque jour avec eux pour mieux m’en séparer. Je pense que si je n’avais pas rencontré ugly, je serais peut-être au même stade qu’avant, ou pire. Rester dans la peur fait que tu laisses ta vie défiler et tu restes dans ton truc où tu n’avanceras jamais. Aujourd’hui ça fait partie de ce que je suis et de ce que j’ai vécu, je fais de mon mieux pour vivre avec mes émotions négatives comme la colère ou la peur, l’anxiété au lieu de les refouler. Ça fait partie des choses que j’essaye d’exprimer dans le projet.”

Lola parle souvent d’ugly, que ce soit dans la vraie vie comme dans les sons. On comprends que le jeune homme est un pilier dans sa vie. “Je n’ai pas trop de contact avec les ¾ de ma famille, c’est lui qui m’a donné la foi, la force et l’envie de me bouger pour faire ce dont je rêvais et ce que j’avais peur de faire. Avant, je disais que j’allais faire un EP pour rigoler, je ne pensais pas vraiment à le faire et lui m’a apporté cette force, cette confiance en moi. Pareil pour les photos, j’avais peur d’être jugée, peur de me juger moi-même mais lui me donnait trop de force. On a vraiment vécu la galère ensemble, on a été à la rue, on a toujours été là l’un pour l’autre et je suis heureuse de l’avoir rencontrée.”

Une vraie meuf c’est une fille ou une femme qui accepte sa sensibilité, qui s’aime pour ce qu’elle est afin de pouvoir mieux aimer l’autre. C’est une nana qui dépasse sa peur et ose vivre ses rêves. J’ai toujours été une vraie meuf, mais c’est l’amour de mon vrai gars qui m’en a fait prendre réellement conscience.

Lola est présente sur Twitter et Instagram, son EP LJUBAV est dispo sur toutes les plateformes de streaming.