Lili

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Je connais Lili depuis quelques années déjà. On s’est rencontré au lycée, où elle est arrivée dans ma classe en première. Les images qui me reviennent d’elle étaient celles d’une jeune fille ambitieuse, studieuse, intelligente, un peu à part. Des fois le soir, nous rentrions ensemble, traversions le périphérique à pied ou en métro pour rentrer chez nous avec des amies. Après le baccalauréat, nous ne nous sommes plus revues : en effet, la jeune femme est allée vivre à Nancy pour faire ses études à Sciences Po.

Nous nous retrouvons à Montreuil, pour une petite balade estivale dans sa ville natale. Il faisait très beau (et chaud), nous sommes allées manger vietnamien. C’était sa dernière semaine à Paris avant de s’envoler pour les Etats Unis. “Dans mon école, tout le monde fait sa troisième année à l’étranger, c’est obligatoire.” Au moment où j’écris ces mots, Lili est à Syracuse, une petite ville qui se trouve dans l’état de New York. “La ville en soi n’est pas géniale, mais ce qui est impressionnant c’est le campus, qui est lui même une sorte de ville, dans laquelle tu vis et tu peux prendre les transports en commun pour aller “downtown”, dans la vraie ville. Quand je suis arrivée c’était vraiment impressionnant, il faut savoir que c’est immense. J’ai 4 gros cours: cours de sociologie politique, un cours sur la race, la classe et le genre qui est super intéressant, un cours de relation internationale et un quatrième cours d’allemand. En France, en sociologie, on ne discute pas trop des questions de races et de genre, qui sont assez tabous, alors que là c’est vraiment abordé sous l’angle sociologique. Ici, on a plutôt tendance à faire comme si on ne voyait pas les couleurs, donc ça ne sert à rien d’en parler, ce qui est totalement faux.”

Quand on pense à Sciences Po, on pense politique, président de la République, études très lourdes. “On me dit toujours “T’es à Sciences Po, tu veux devenir présidente”. Non, je suis à Sciences Po parce que je veux travailler dans la fonction publique. J’ai choisi ce cursus parce que je ne savais pas ce que je voulais faire après le bac et je savais que je ne voulais pas faire de sciences dures. Je ne sais pas encore où ces études me mèneront pour l’instant mais j’aimerais plus tard faire un travail qui a du sens et qui impacte les gens. Je veux me lever le matin et savoir vraiment pourquoi je vais au taf, et non travailler pour un salaire.”

En plus des cours, Lili était trésorière du Bureau des élèves de sa résidence universitaire et participe au concours d’éloquence de sa fac. Je me souviens qu’au lycée déjà, elle participait à des simulations de conseils de l’ONU, où les élèves représentaient chacun un pays, débattait de sujets d’actualités et proposaient des solutions à des thèmes globaux. “Les concours d’éloquence sont organisés 2, 3 fois par an dans l’école et ont lieu dans plusieurs langues. La première année, je voulais vraiment le tenter mais j’étais très stressée et j’avais l’impression de ne pas avoir le niveau donc j’ai décidé de le faire en anglais, en me disant que j’avais plus de chances comme il y a moins de monde et peut être plus d’indulgence. C’est assez dur parce que tu passes devant beaucoup de gens du campus, tu te dis que tu peux te faire humilier et l’anglais n’est pas du tout ma langue maternelle. J’étais très surprise quand j’ai appris que j’ai finalement été sélectionnée pour représenter le campus en anglais au prix Richard Descoings, même si je me suis rétamée à la finale et même si c’était une bonne expérience, ce qui en est ressorti c’est surtout de la frustration, parce que je me disais que j’aurais eu plus de chance en français, les mots seraient venus plus facilement…”

La même année, elle est sélectionnée pour le prix Philippe Seguin, qu’elle tente cette fois en français, mais elle s’arrête à la demi finale. L’année qui suit, elle décide de retenter le prix Richard Descoings en français. “Mon sujet c’était “En mai, fait ce qu’il te plaît” et tu peux choisir de le critiquer ou de le défendre. J’ai finalement gagné le prix et j’étais très surprise et vraiment fière de moi.”

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Lorsque je vois la Lili d’aujourd’hui, j’ai l’impression que beaucoup d’aspects de sa personnalité ont changé chez elle. Elle dégage plus d’assurance, plus de bonheur, l’impression d’être peut-être plus épanouie qu’avant. “Je suis arrivée en première à un moment où tous les groupes étaient déjà constitués. Cela a vraiment été dur de s’intégrer parce que j’avais l’impression de ne pas me trouver à ma place, que je n’avais pas les codes, que je n’étais pas assez bien et c’était compliqué à gérer. Je voulais changer la personne que j’étais en soi sans savoir vraiment ce que je voulais changer.” Elle arrive en post-bac avec cette appréhension en tête, pensant qu’elle n’allait pas réussir à trouver sa place. “Quand je suis arrivée à Nancy, j’étais dans une résidence étudiante et je me suis fait une bande d’amies, ce qui était nouveau pour moi. Je n’avais jamais eu de relation comme ça avec autant de filles et cette amitié m’a fait du bien. Dans les films et les livres, on met toujours les filles en concurrence : celle qui aura le plus de gars, celle qui sera la plus belle… il y a tendance à avoir trop de concurrence, ce qui n’était pas du tout le cas ici : on était toutes les 5 différentes, avec plein de points communs et une dynamique de groupe super saine.” A Sciences Po, c’était plus compliqué. “Il peut arriver que je sois maladroite et que je dise les choses sans tact, donc on ne m’appréciait pas forcément mais il y avait cette fille qui expliquait toujours aux gens que je ne voulais pas être méchante et que je ne voulais pas faire de mal. Elle et les quatres filles dont je te parlais avant m’ont vraiment permis d’évoluer et de prendre confiance en moi. Malheureusement, on s’est un peu éloignées, parce qu’une des filles est partie et que chacune suit son train de vie.”

A ce moment là, Lili avait gagné de la confiance en elle mais n’était pas totalement confortable avec elle même. “J’avais encore ce truc où je voulais un peu changer des facettes de moi. J’ai rencontré deux personnes la deuxième année et nous formions un trio très hétérogène. Il y avait un garçon fan d’échecs, étudiant en histoire de l’art, assez réservé mais une fois la carapace percée, très blagueur et une fille qui étudiait la psychologie, qui travaillait pour payer ses études et qui sortait beaucoup plus que nous et enfin moi qui suit assez studieuse. On était vraiment très différents mais on s'entendait super bien et je pense que c’est grâce à eux que j’ai vraiment appris à m’aimer, à me supporter et à être ok avec qui je suis. Même si cette année, ils me manquent beaucoup, ils m'ont paradoxalement appris à mieux supporter la solitude.”

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Tant de sororité et de soutien mutuel me donnent envie de balancer vers le sujet du féminisme. Je me souviens de Lili comme une femme profondément féministe et sa manière en cours, de défendre ses idées. “Pour moi, le féminisme c’est défendre l’égalité, les droits et les opportunités entre les femmes, les hommes et tout autre genre. Je pense qu’il y a un féminisme qui s’est développé et qui se développe en ce moment qui est le féminisme des privilégiées. Ce féminisme se bat pour que les cadres femmes aient les mêmes droits que les cadres hommes, ça manque totalement d’intersectionnalité. Au delà de la diversité ethnique ou raciale, il ne faut pas oublier la diversité sociale : on ne peut pas être féministe quand on ne prend pas en compte que les femmes qui galèrent, elles galèrent encore plus que les hommes qui galèrent et elles sont confrontées à un tout autre sexisme que celui auquel des femmes de catégories sociales un peu plus élevées sont confrontées. C’est hyper important que le féminisme soit inter-sectionnel.”

Quand je lui demande si elle a des inspirations ou des modèles, elle me répond qu’elle n’a pas vraiment de figure, que ce soit masculine ou féminine. “Nous sommes tous humains et forcément il y a des points sur lesquels une personne va mal réagir. Je pense par exemple à Aung San Suu Kyi (présidente de la Birmanie, elle reçoit le Prix Nobel de la Paix en 2017 pour son opposition non violente à la dictature militaire de son pays. Elle ferme pourtant les yeux quelques mois plus tard sur le génocide des Rohingyas, minorité musulmane de la Birmanie dont on vous a parlé par ici ). Tout le monde a ses faiblesses et ses mauvais côtés, je dirais que je suis plutôt inspirée par des actions ou des traits de personnalité que des personnes en soi. J’admire le recul et l’introspection de Simone de Beauvoir ou le courage de Simone Veil, car elle s’est battue pour les autres femmes. L’avortement était un problème de femmes pauvres car celles qui avaient les moyens pouvaient se payer des avortements à l’étranger. En fait, je vais être plus inspirée par quelqu’un dans la rue qui va en aider une autre que par des actes héroïques.”

Toutes les femmes sont des Vraies Meufs et t’en es une à partir du moment où tu te définis comme tel. Je n’aime pas trop l’idée d’une “Vraie Meuf” parce que, pour moi, cela sous entends qu’il y aurait des “fausses meufs.” Ce n’est pas une question de confiance en soi, de maquillage, de projets ou d’ambition… être une vraie meuf c’est simplement vivre ta vie comme tu peux et je trouve cela déjà très bien.”