Kawter

Je ne sais même plus quand ni comment j’ai rencontré Kawter. Sûrement via les réseaux sociaux puis nous sommes devenues amies en vrai. On essaye de se voir à chaque fois qu’elle vient à la capitale. Depuis qu’on s’est rencontré, il y a plus d’un an de cela, je voulais faire son portrait, et il m’a par ailleurs été très demandé, même si on n’a jamais vraiment eu l’occasion. Vous comprendrez, je préférais profiter du peu de temps qu’on passait ensemble, mais aujourd’hui, je vais être moins égoïste et vous laisse donc vous immiscer entre nous, le temps d’une conversation. Ce portrait ne vient pas d’une rencontre en particulier, il est le mix de toutes les rencontres qu’on a pu avoir.

La plus grosse passion de Kawter, c’est la mode. Sur Instagram, elle poste ses différents looks et parle de ses inspirations. “Je suis née au Maroc et j’ai l’habitude d’y retourner chaque année pendant les vacances d’été. Je devais avoir 6 ans lors de mon premier retour au bled et je n’arrêtais pas d’aller rendre visite à un tailleur-couturier dans la rue où habitait ma grand-mère. Je m’asseyais et je le regardais sans parler parce que je ne savais pas parler arabe à l’époque; il essayait de me faire la causette en français mais je n’étais pas très réactive car j’étais timide. Un jour, il m’a confié du fil, une aiguille et du tissu, je les ai pris dans mes mains puis je suis vite partie chez ma grand-mère pour coudre et je crois que tout est parti de là.” Elle m’explique qu’elle a toujours été pudique sur sa pratique de la couture jusqu’il y a quelques années. “Je n’aimais pas lorsqu’on me regardait coudre, c’était comme mon jardin secret. Ma mère savait que je cousais mais dés qu’elle venait dans ma chambre, je faisais semblant de lire ou de faire autre chose.”

C’est comme ça que Kawter a commencé à faire ses propres vêtements. Elle achetait des trucs chez Emmaüs avec des coupes qui n’allaient pas forcément pour retaper tout cela. “Ça m’a permis d’avoir les vêtements que je voulais à moindre prix et étant donné que je suis issue d’une famille à revenu modeste, c’était non négligeable. Une des premières pièces que j’ai vraiment cousue, je crois que c’est un pantalon vert Al malik comme on dit au Maroc, il est super ample et je l’ai cousu sans patron, juste en le modelant sur mon corps.”

S’en est suivi plusieurs projets textiles que la jeune fille a mené. “Le premier projet que j’ai réalisé c’est Basir, un projet textile que j’ai monté quand j’étais en Belgique, j’avais 17 ans. Je cousais toutes les pièces avec mes mains, sans utiliser de machine. Mon doigt était devenu une passoire, tellement l’aiguille avait planté ma peau ! Ça n'avançait pas comme je le souhaitais et je me mettais énormément de pression donc j’ai abandonné. Ont suivi deux autres projets textiles qui ont connu le même sort pour les mêmes raisons.”

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“Aujourd’hui j’ai Abondance, ce n’est pas un projet textile pour le moment, c’est plutôt mon portfolio. On me demande souvent pourquoi cela s’appelle Abondance : c’est en fait la signification de mon prénom. Entre Basir et Abondance j’ai énormément évolué humainement et mentalement et aujourd’hui, notamment grâce à un super entourage, je deviens chaque jour un peu plus la femme que j’ai toujours voulu être au fond de moi. La gamine réservée et timide qui traînait chez le tailleur marocain a toujours voulu avoir confiance en elle, être quelqu’un de fort qui ne lâche jamais rien. C’est un peu à quoi j’aspire.”

A son retour en France, elle a voulu ouvrir un blog avec son copain de l’époque, pour parler mode, beauté, lifestyle… C’est comme ça qu’est né OrangeBleue. “J’ai une attirance pour l’orange à l’époque du coup je voulais à tout prix qu’il y ait ce terme dans le nom, et lui s'identifiait plus au bleu donc ça a donné Orange Bleue. J’ai tenu ce blog pendant 1 an ou 2 avec une chaîne Youtube mais, comme pour mes projets textiles, je me mettais beaucoup de pression parce que je voyais d’autres personnes avancer plus rapidement. Finalement, j’ai été repérée pour être rédactrice mode pour Elevated. J’ai sauté sur l’occasion, j’allais avoir moins de responsabilités et plus de libertés.”

Une aventure qu’elle vit encore aujourd’hui, car Kawter revient la semaine prochaine pour la Fashion Week de Paris pour assister aux défilés et écrire pour le site. “Au début j’étais toute excitée ! J’avais des étoiles pleins les yeux. Mais en vrai, ça a rapidement été la désillusion je t’avoue. Le stress de ne pas être à l’heure à un défilé parce que l’autre a fini en retard, le temps passé à attendre les créateurs à la bourre, le brouhaha de la musique… le fait de ne pas pouvoir voir les pièces sous toutes leurs coutures est assez frustrant aussi. C’est pour ça que je préfère les présentations aux défilés, c’est plus posé. Mais ce que j’aime vraiment dans la Fashion Week ce sont quand même les styles que tu vois, les gens s’habillent vraiment comme bon leur semble et je trouve ça cool, ton style vestimentaire ouvre le dialogue avec de parfaits inconnus. C’est mon monde, je sens qu’on est tous là pour les mêmes raisons et quand tu viens de la province c’est vrai que ça fait un peu bizarre au premier abord.”

Contrairement à ce que beaucoup pensent Kawter n’habite pas à Paris mais à Orléans. “Les freins de la province quand t’es une passionnée de mode sont réels mais ils ne sont pas insurmontables. Déjà si ta ville et ses habitants n’ont pas l’habitude d’entreprendre des projets et des événements, c’est un frein parce que tu ne peux pas évoluer toute seule. Dans mon cas, le second frein est le fait que ma mère m’empêche de bouger librement sur Paris notamment pour des raisons financières, ce que je comprends mais j’ai raté pleins d’opportunités. Nike m’avait contacté pour m’inviter à des événements et créer du contenu ensemble mais quand je leur ai dit que je venais d’Orléans, ils m’ont dit qu’ils cherchaient uniquement des parisiennes.”

Niveau études, Kawter me parle de sa frustration de ne pas étudier les choses qu’elle aimait au lycée. “J’ai fait filière littéraire alors que je voulais être en arts appliqués. J’ai toujours été une élève moyenne, bavarde mais sans problèmes tu vois. En terminale, ça a empiré à cause de mon prof de philo, on ne pouvait pas se supporter et si tu veux tout savoir, j’ai même failli me déscolariser et laisser tomber les études, mais je me suis dit que ma mère ne s’était pas sacrifiée pour que j’arrête tout maintenant donc j’ai continué. Je cumulais un contrat étudiant en parallèle et quelques semaines avant le bac j’ai fait un burn out : arrêt maladie, antidépresseurs prescrit (mais jamais pris), bref j’étais mal. Je me disais que je n’aurais jamais mon bac et la plupart des adultes de l’établissement me le disaient aussi. Dieu merci, j’avais mon copain de l’époque qui faisait tout pour que je réussisse et que je n’abandonne pas et en vrai c’est grâce à lui que j’ai réussi à avoir mon bac avec une mention.”

“Le plus dur, c’était l’affectation, j’ai reçu un coup dur d’APB : refusée par 11 établissements de MANAA. J’ai ressenti énormément de frustration et de solitude, parce que même si tu sais que tu n’es pas la seule dans ce cas, ça ne t’aide pas forcément à relativiser. Cette année j’ai donc été à la fac de mon secteur le temps d’un an et je me suis rendue compte que j’étais incapable d’étudier quelque chose qui me passionne réellement. L’an prochain, je commence un BTS Métiers de la mode et du vêtement en région parisienne. Ce n’est pas ouf comme formation mais ça m’apprendra ce que je veux apprendre et je verrais en fonction des expériences et contacts.”

On parle ensuite goal et inspirations. Les VraiesMeufs de sa vie ? “J’ai peu de modèles. Pour son courage, sa bravoure et sa piété, ma mère m’inspire beaucoup. Pour son style et son aura, Aleali May est un modèle à suivre à mes yeux et je pense que ce sont mes 2 seules inspirations pour le moment. Enfin il y a toi, avec VraiesMeufs ! Vous êtes les 3 femmes pour qui je porte respect et admiration.”

“Je pense que mon goal ultime serait de réunir tout ce qui fait de moi ce que je suis, au sein d’un même bâtiment. Je voudrais ouvrir un complexe mêlant mode, art et culture, avec une exposition de créateurs à un étage, une exposition d’artistes à un autre, et une espèce de musée portant sur l’histoire des minorités ethniques, l’histoire que l’on nous apprend pas à l’école.” Kawter sait qu’elle n’est pas la seule à aimer l’art, l’histoire et la mode. “Notre génération paraît très superficielle parce que beaucoup d’entre nous sont très branchés “apparence” mais nous sommes surtout tous en quête d’identité.”

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Elle me parle par ailleurs de la première fois qu’elle ne s’est pas sentie “chez elle”. Elle se souvient que le jour de l’inscription au bac, à côté de son prénom, il y avait écrit “étrangère”. “J’ai connu une grosse crise identitaire. La plupart des descendants d’immigrés sont juridiquement français, ce qui n’est pas mon cas. J’ai donc du mal à me reconnaître pleinement dans ce groupe. Des immigrés comme moi, il n’y en avait pas dans mon entourage pendant la primaire, le collège et le lycée. Pourtant je suis une enfant de la République, je m’exprime parfaitement dans la langue de Molière, j’ai reçu une éducation française et j’ai toujours vécu ici.”

Au collège, elle n’avait pas d’amie arabe, et au sein de sa famille, on lui reprochait d’être francisée parce qu’elle ne parlait pas arabe et qu’elle avait un style qui sortait de l’ordinaire. “Ce genre de remarques peuvent te blesser. Du point de vue de la France et de ses institutions, tu es étrangère et au sein de ta famille tu es étrangère aussi. T’as l’impression d’être un alien et c’est difficile à porter pour une collégienne.” Cela fait en réalité peu de temps au final que Kawter a trouvé cet équilibre entre le Maroc et la France. “Il y a deux ans, j’ai véritablement repris lien avec mes origines et mon héritage, notamment avec mes racines berbères. C’est en partie grâce à des rencontres et des remises en questions, je dirais. Se retrouver parmi ses identités plurielles, c’est un long processus qui dure toute une vie.”

Et ses différentes identités, Kawter les défend corps et âme. “J’ai toujours été sensible aux injustices et aux inégalités. Il y a des choses que je n’ai jamais réussi à trouver normales, même si on a voulu me convaincre du contraire.” Elle m’explique que son féminisme se rapproche plus du féminisme islamique prônée par Zahra Ali que du white feminism. “Je n’en sais pas encore assez parce que j’étudie le sujet actuellement. Mais de ce que j’ai compris, le féminisme islamique auquel j’adhère se base sur le Coran et sur des hadith afin de bâtir ces principes en étant musulmane, c’est dans cette idéologie que je me retrouve le mieux. On garde à l’esprit que l’homme et la femme ne sont pas identiques mais complémentaires et ça n’empêche pas le fait qu’ils soient égaux et ça, beaucoup ont du mal à l’assimiler.” Parmi leurs revendications, les féministes islamiques exigent une réécriture des lois islamiques qui, selon certains savants musulmans contemporains, sont entachées par une vision patriarcale d’une autre époque. “Ce qui est à retenir c’est qu’aux yeux d’Allah hommes et femmes sont égaux, nos péchés comme nos bonnes actions sont traités de la même manière.”

Une vraie meuf pour moi, ça ne se traduit pas par une quelconque apparence. L’essentiel, c’est ce qu’il y a dans sa tête et son cœur. Une vraie meuf c’est une femme qui s’assume entièrement dans les bons comme les mauvais côtés de sa personne, elle aspire à être meilleure qu’hier en se focalisant sur le dépassement de soi, que ce soit dans ses projets ou dans sa vie perso. En fait il n’y a pas de personnalité ou d’apparence qui limite et définit une vraie meuf, ça se reconnaît plus dans ses actions, ses valeurs et ses aspirations. Aspirer à être une Vraie Meuf c’est déjà être une Vraie Meuf.