Jusqu'où le féminisme est-il instagrammable ?

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Avertissement : Cet article est un voyage dans un cerveau incertain, perdu, qui se questionne - sans réponses. Et c’est peut-être là que réside l’intérêt des choses. Mon chemin de réflexion et mes opinions n’engagent que moi. Bon voyage. 

Tout est parti d’un ras le bol général, peut-être que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase était certainement le clip d’Angèle, Balance ton quoi qui avait provoqué un vif débat sur notre conversation « Desperate Housewifes » - avec mes potes (vous m’excuserez de vivre dans un monde fait d’injonctions contradictoires que j’essaie de tourner à la dérision). 

Bref, ce clip m’a énervée. Pourtant encore au mois de septembre dernier j’étais une grande fan du travail de Charlotte Abramov. Les arguments envers et contre ce clip ont fusé chez les Desperate Housewifes bruxelloises que nous sommes : Camille défendait le fait qu’illustrer le sexisme de cette manière était particulièrement bien adapté à la cible d’Angèle - sachant que beaucoup d’enfants et de pré-ados écoutent ses chansons, les images sont adaptées et le message est clair. Adèle et moi étions simplement saoulées : pour nous, Charlotte et Angèle ne mouillaient pas vraiment le maillot. De plus, d’un point de vue artistique tout était très premier degré, et le clip cherchait à balayer une foule de sujets qui concernaient les femmes et le féminisme. Peut-être un peu trop, une foule d’images, une foule de plans, on est perdu.e.s dans ce féminisme pop, ce féminisme là, mis en scène mais non ressenti, qui ne fait peur à personne, mais qui convainc qui au juste en 2019 ? 

Il y a eu ce clip d’Angèle, les mille posts à fonds roses sur Instagram, le pinkwashing répétitif durant le Pride Month - allant de la collection BETRUE de Nike à Uber Eats qui balance son logo avec le drapeau de la Pride en fond (mais pourquoi ? vos spaghettis sont arc-en-ciel ?). Et donc à côté de ce féminisme mignon à paillettes, il y a celui à la Virginie Despentes, qui fait peur, qui baigne dans le sang et la violence : l’avortement interdit en Alabama, déjà 64 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint à ce jour en 2019, en France, certainement des tas de viols, de mères qui, comme la mienne, font comprendre à leur fille qu’il faut s’épiler, maigrir, se maquiller et bien se tenir - et à qui on tait beaucoup d’épisodes difficiles par pudeur - , de femmes racisées qui subissent à la fois le sexisme et le racisme dans notre société Occidentale à qui le féminisme a finalement profité au plus riches, blanches et blondes d’entre nous - il serait hypocrite de ne pas le dire, et le sujet mériterait d’ailleurs un bon article. Pourtant, je me limite là à un rapide balayage Occidental.  

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Je me souviens avoir vu un énième post du style « Le vendredi je m’octroie le droit de manger des tartines pleines de Nutella devant une série Netflix. » *fond rose pâle, typographie girly*. J’aimerais moi aussi avoir le temps pour ça Instagram. Mais toi et moi on sait que tout va trop vite de nos jours et que la soirée Netflix, tu la prends quand tu es à bout, après quelques semaines à avoir taffé jour et nuit et où ton corps te dit merde - là tu prends ta soirée Netflix dans ton lit et tu la regardes cette série hyper-cliché espagnole Clara, tu la regardes et tu la finis en 3 soirées finalement. Et quand tu as terminé, tu te promets de regarder des films d’auteurs la prochaine fois, des trucs un peu plus intelligents. 

Doucement bercée donc entre la violence réelle qu’est le sexisme, les injonctions qui circulent plus vite que des actions à la bourse, et les posts Insta roses, les « positive vibes » , les instagrammeuses pro du healthy lifestyle, je me suis retrouvée jetée à la mer. Je ne savais plus quoi penser, j’étais en colère certes mais contre quoi ? Le patriarcat ? Trop vague, trop évident. 

J’étais fatiguée des médias et de ces bulles marketing. Fatiguée des interviews de 3min de Konbini ou Brut, fatiguée des posts qui me disaient d’être fière de mon corps alors que bon, après une coupe courte j’essaie de faire repousser mes cheveux et que le matin devant le miroir c’est pas trop la fête, des posts de Cécile Hoodie que j’appréciais tant avant, fatiguée de tout ça qui va trop vite, tous ces médias à fond roses, cet hymne au clitoris alors que je suis toujours aussi timide avec les gars et que de toute façon ça changera pas - et puis si j’ai envie d’être timide laissez-moi ? Il faut dire que le discernement entre pinkwashing, taxe rose, clit’revolution… est devenu très…flou ? 

Alors bon, non, tous les médias féministes ne sont pas à bannir et certainement qu’ils jouent tous un rôle à leur manière - parce que, comme on le dit souvent, il y a autant de féministes que de féminisme - que le but n’est pas forcément de faire aimer le bleu aux petites filles et le rose aux petits garçons - l’inversement ne serait que le résultat de nouvelles normes. Bref, oui j’aime bien le rose et j’aime bien ne plus porter de soutif (sauf pendant les repas de famille, faut pas déconner non plus, hein ?…si ?) et je remercie Instagram de m’avoir proposé toutes ces possibilités. Bien sûr que oui je suis très contente quand je vois ma sœur de 15 ans dire « non je n’ai pas envie d’épiler cette partie là de mon corps ». Le rôle en quelque sorte « éducatif » que ce soit au sujet de la remise en question de la sexualité aux injonctions les plus basiques type « poils - make-up - pas de foot pour les filles » , en passant par les nombreux témoignages et paroles qui se libèrent, ce rôle éducatif n’est donc pas à bannir et peut-être que le clip d’Angèle sert en partie à ça. Mais faire croire à un féminisme à paillettes dont l’image instagrammable déchante vite quand on fait face aux agressions verbales ou physiques dans la réalité, n’est-ce pas finalement aussi cruel que le joli mythe du Prince Charmant ? 


Je suis parfois déçue de voir qu’il faut faire des comptes Instagram pour mettre spécifiquement des artistes femmes en valeur, pourquoi ne pas mettre celles-ci en valeur simplement sur les comptes qui partagent de l’art ? En même temps, c’est pas mal, ça permet de la visibilité ? Je ne sais pas. Je ne vous apporterais pas de solution à la fin de cet article, je ne ferais que poser des questions, parce que heureusement nous ne sommes pas ici sur Twitter et que la nuance est autorisée. Peut être qu’en fait j’en ai marre des réseaux sociaux ? Qu’est ce qui cloche dans ce système là ? On reprend la cause des femmes et des LGBT+ à des fins marketing mais pourquoi on ne le fait pas pour les gens qui sont mal logés, les étudiants abonnés aux spaghettis, les familles monoparentales, le racisme ambiant dans lequel la France semble baigner encore aujourd’hui …? Le féminisme est une cause plus esthétique ? Les femmes sont une cause plus esthétique ? Peut-être. C’est vrai que ce serait moins fun de voir des photos de gens coincés dans leurs HLM, de frigos d’étudiants précaires, de violences policières et j’en passe… Au delà du saut d’humeur qu’est cet article, je vous invite à réfléchir l’esthétique du monde que nous créons, pour qu’elle soit sincèrement mixte, réelle et sincère, comme nous le rêvons tous, comme le propose par exemple, à mon sens, le magazine Soleil Rouge bien que n’étant pas spécialement uniquement axé féminisme. J’aimerais pouvoir avoir un aperçu des mille et unes théories féministes qui ont émergé ces dernières décennies, toutes ces autrices là, on les écoute quand ? Quand est ce qu’on s’octroie le temps de poser de vraies réflexions puisque apparemment on nous invite de moins en moins à le faire, dans la course à la productivité, l’ambition, l’hymne à la StartUp Nation ? Où pourrions nous saisir des espaces de discussion intéressants, humains, complexes, nuancés ? Certes les choses prendraient plus de temps, mais seraient peut-être mieux faites ? Ne serait-il pas temps de voir l’ambivalence des choses, de les questionner un peu ? De prendre du recul au risque de passer pour des fous ? Mais qui sont les fous ?



écrit par Clara