Enlevez ce poil que je ne saurais voir

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À l'heure où j'écris, plus un poil ne trône sur mes jambes. Est-ce que c'est un échec ? C'est ce dont j'aimerais parler ici. De mon expérience avec les poils, de la souffrance du regard et du jugement des autres, mêmes les autres qu'on aime, pour avoir laissé son corps à l'état naturel. 

Je me souviens très bien du jour où j'ai arrêté, il y a trois ans, de m'épiler : j’étais dans ma salle de bain, en train d'arracher une bande de cire chaude sur le maillot. Je n'arrivais pas à tirer, je pleurais à moitié, c'était trop violent. J'ai fini par la décoller avec plein d'huile et je me suis demandé : pourquoi est-ce que je souffre ? C'était un été où je me posais beaucoup de question sur l'oppression. J'ai arrêté de m'épiler. Comme j’ai les poils assez clairs, ça ne se voyait pas au départ. Mais à chaque fois que je rencontrais un garçon, je le prévenais. C’est devenu un genre de test.

Surtout, à ce moment-là, j’ai seulement arrêté de m’épiler les jambes, et le maillot un peu moins qu’avant. J’ai continué à me raser les aisselles et à faire quelques bandes sur mon maillot de temps en temps… L’été suivant, mes poils de jambe étaient très visibles et je les ai gardés. C’était une expérience très intéressante : l’observation de mes poils par d’autres enclenchait généralement une discussion avec mes amis. Les avis sont toujours très différents, de ta pote qui affirme qu’elle adore s’épiler (je me permets d’en douter…), à celle qui te dit qu’elle n’aime pas les poils (j’en reparlerai). Dans le métro, j’ai surtout remarqué les regards lourds des autres femmes. 

Et puis j’ai commencé une longue relation, sérieuse, avec un garçon. La première fois où nous avons dormi ensemble, je lui ai expliqué que je ne m’épilais pas, et il m’a dit qu’il trouvait ça super. J’étais comblée, je ne voyais plus aucune raison de me casser la tête. Son approbation avait donné la confiance qu’il manquait à ma démarche, j’ai encore plus parlé de mes poils à mes amis, ma position s’est radicalisée… jusqu’à une discussion très vite devenue conflictuelle il y a quelques semaines. Tout est parti du clip « Balance ton quoi » d’Angèle : je m’énervais qu’elle n’ait pas pu montrer de véritables poils sous ses aisselles, à une époque où moi justement, j’avais décidé de ne plus m’épiler les aisselles non plus. Je trouvais illogique de m’obstiner à laisser mes poils pousser mais de ne pas réussir à laisser cette partie là, et plusieurs comptes Instagram (@girlgaze, @aimyt_, notamment) me motivaient à y arriver. En lisant les avis de mes amis, j’ai été blessée, choquée, complètement retournée. Dans leurs « je trouve ça moche, personnellement, donc je ne les laisse pas » du côté des filles, les « les aisselles quand même, c’est ma limite », « ce n’est pas ça, être féministe » de mes amis, j’ai été extrêmement meurtrie. Ça a très mal fini, puisque mon copain s’est permis de me faire comprendre que j’avais de la chance, parce que d’autres garçons que lui m’auraient quittée pour bien moins de poils… 

Comment peut-on en arriver là ? Déjà, concernant mes amis, ne pas ressentir leur soutien, ou même leur compassion, m’a subjuguée. Quand mes amies disent qu’elles n’aiment pas ça sur elles, alors elles trouvent ça forcément moche sur moi ? Concernant la personne que j’aime, son manque de soutien a été comme un poignard qu’on me plantait dans le dos. Toutes ces fois où il m’avait vue nue, et toutes ces fois où, finalement, ça ne lui plaisait pas, il n’acquiesçait pas, mais en silence. Pour lui, ne rien dire, me laisser faire, c’était déjà tolérer, et donc ne pas m’opprimer. Je lui concède. Mais j’avais besoin de plus. Qu’il me trouve belle avec…

Ce dont je me suis rendue compte, surtout, avec cette dispute, c’est que cette histoire de poils me prenait énormément la tête. J’ai pleuré, beaucoup, des suites de celle-ci. Je remettais l’ensemble de mon corps et de ma confiance en moi en question ; c’est bien en ça qu’il s’agit d’un combat, je crois : les gens ne sont pas prêts, pas conciliants, et ce même dans un milieu aussi sensibilisé politiquement que le mien… C’est encore extrêmement dur, aujourd’hui, de ne pas voir son corps approuvé par les autres ; ça a même fait ressortir tous mes complexes d’un coup, je me suis trouvée horrible, pas suffisamment « féminine », trop différente de toutes ces visions étriquées du corps de la femme. Toutes ces visions qui sont, je le sais pourtant, si restrictives… (Encore la semaine dernière, l’institut de beauté en bas de chez moi a sorti une nouvelle affiche ; on y voit des jambes de femmes glabres et brillantes, et un petit lapin, avec écrit « laissez les poils à ceux qui en ont besoin ». Bien sûr, c’est juste pour vendre ; mais comment peut-on aller aussi loin dans le mensonge ? Nous avons toujours besoin de nos poils. Ils nous protègent.)

Je crois qu’il est trop tôt, et que je ne suis pas prête à porter tout ça ; je n’ai pas les épaules, je suis trop faible sur d’autres points. Maintenant que j’ai enlevé mes poils, je me sens mieux, juste parce que plus normale, moins jugée. C’est un renoncement, temporaire, individuel, surtout, qui m’a fait beaucoup souffrir et me travaille encore. Parce que j’ai fait face à trop d’avis opposés, et surtout, parce que je n’ai pas trouvé suffisamment de personnes inspirantes, ou alors, pas dans la vraie vie. Instagram, c’est super pour la cause féministe, je suis plein de comptes géniaux, inspirants. Mais autour de moi, dans mes cercles proches, je ne connais personne qui se laisse des poils de partout, ou alors très peu, ou très progressivement… Je ne doute pas qu’il existe beaucoup d’associations de femmes qui portent ces valeurs, je le sais même très bien, mais je n’ai pas encore sauté le pas. J’y arriverai, j’en suis sûre. Mais j’ai besoin de croiser des femmes, dans la vraie vie, dans la rue, avec des poils. J’ai besoin de voir, à la plage, des poils dépasser des maillots de bain. J’ai besoin d’une Angèle aux aisselles poilues. Et je ne trouve pas. Et je me sens terriblement seule. Et puis pourquoi, en écrivant cet article, j’ai l’impression d’écrire un truc trivial, juste parce que je ne cesse d’écrire le mot « poil » ? Est-ce que je ne peux pas m’empêcher de trouver ça dérangeant ? Moche, même en tant que mot ? Alors il faudra du temps. C’est sûr… Mais je reste convaincue que le temps viendra où les poils seront le must-have absolu, et où l’on regrettera bon nombre d’épilation au laser. Ou bien on aura le même type d’opération, mais d’implants de poils, comme dans le clip de « Balance ton quoi »…

Sur ce sujet, il est difficile, en somme, d’aller à l’encontre du « chacun fait ce qu’il veut ». Le féminisme, c’est cela, évidemment. Mais je crois que derrière chaque choix, il faut réfléchir à notre marge de manœuvre réelle. Qu’il n’y ait pas plus de mouvement me sidère quand même un peu : l’épilation, ça fait mal, c’est cher, et ça prend tellement de temps ! À mes yeux, c’est un des signes les plus visibles de la domination masculine actuelle. Qu’on ne vienne pas me dire que le combat pour l’égalité hommes-femmes est fini…

écrit par Jeanne