Elise et Julia

tumblr_inline_pf5ivgdhwj1rbnb6g_1280.jpg

J’ai décidé d’ouvrir cette troisième saison des portraits #VraiesMeufs avec un double portrait : celui d’Elise et Julia, deux jeunes entrepreneuses que vous avez sûrement déjà du croiser. J’ai rencontré Elise il y a environ deux ans, c’est simple : je la trouve super drôle. Nos chemins se sont donc croisés puis séparés à un moment, où on a chacune bossé sur nos projets, toujours en se disant qu’il fallait un jour qu’on fasse quelque chose ensemble. Entre temps, beaucoup de temps et de choses se sont passées et j’ai donc rendez vous avec elle, en cette journée d’été pour un café dans le 8 ème arrondissement où elle habite, avec Julia, son amie et associée, que je rencontre pour la première fois.

Les deux amies se sont rencontrées au lycée. Julia a grandi dans le 93 à Gagny et allait au lycée dans le 17ème, et Elise habite dans le 8ème. “On était dans des bandes ennemies donc au début on ne se parlait pas et puis un jour on s’est retrouvé à cette soirée où on a commencé à se foutre de la gueule de tout le monde. C’est un peu comme ça qu’on a commencé à devenir amies. Au début on écrivait des histoires où on se moquait des gens de notre milieu, des jeunes qui ne pensent qu’à l’argent, des mecs qui se croient cools parce qu’ils ont claqué 1000 balles en boîte… En fait, Elise n’est pas vraiment une meuf du 8ème et je ne suis pas une meuf du 93, on est un mix de trop d’influences, trop de choses.

Un peu plus tard, les deux filles sont repérées pour animer une émission de radio, sur RCJ (Radio pour la communauté juive) “On avait une amie qui s’appelait Carla et qui faisait un stage la bas, donc quand il lui ont donné un créneau pour faire son émission elle nous a appelé. On était sur une radio juive, donc les principaux thèmes c’est comment cuisiner le couscous pour chabat et comment bien étudier la Torah. On a lancé une émission où on faisait que de parler de cul, de règles, de clitoris… Je te laisse imaginer le calvaire pour les rabbins en régie. Mais finalement l’émission a vraiment bien marché, c’était innovant. Après l’émission, j’ai [Elise] commencé à faire des vidéos sur Snapchat qui faisaient un peu de buzz et Julia était animatrice sur NRJ.”

C’est à ce moment là que les filles ont commencé à réfléchir à un projet commun. Marre de tout ce qu’elles trouvaient dans les médias, elles veulent créer leur propre concept, qui serait plus proche de la réalité. “Un jour, on a vu une annonce de Minutebuzz sur Facebook : ils cherchaient quelqu’un pour créer un média féminin. J’ai commenté un truc du genre “ce mec n’a rien compris”. Qui a encore envie de faire un média féminin aujourd’hui alors que parler cheveux, régimes, minceur, n’intéresse plus personne. J’ai eu plein de likes sur mon commentaire et le PDG de Minutebuzz m’a contacté pour me demander si j’avais une meilleure idée. J’ai appelé Julia et je lui ai proposé de créer un média féminin où on verrait tout sauf ce que l’on voit dans les magazines mainstream. A cette époque j’étais complètement déprimée par les études. J’ai rendu copie blanche au dernier examen pour avoir ma licence, j’ai juste écrit partout “qu’est ce que je fous là, je déteste ma vie…” A la sortie, j’ai reçu un message de Julia : on a été prise pour créer notre projet. J’ai pris ça pour un signe de Dieu et j’ai appelé ma mère pour lui dire que je ne retournerai plus jamais à la Sorbonne de ma vie.”

“En ce qui me concerne [Julia] j’ai fait mon master mais je n’ai même pas passé le diplôme parce qu’avant la sortie des cours, j’étais déjà engagée, comme je bossais déjà. Toutes les deux, on a été engagées avant de finir nos études. Ce qui est hyper drôle c’est qu’un an plus tard, la Sorbonne nous a appelé pour une interview du type “Ils ont réussi” alors qu’Elise n’a même pas eu le diplôme.”

Elles lancent Fraîches, un média 100% vidéo qui compte 1.7 millions d’abonnés sur Facebook. Mais les deux filles finissent par quitter MinuteBuzz pour monter une vraie affaire ensemble. “De gros groupes ont commencé à nous approcher pour qu’on fasse la même chose chez eux. On passait aussi toute la journée à interviewer des femmes cheffes d’entreprise qui nous disaient toutes “montez votre truc !” On a commencé à se dire que Fraîches c’était cool, mais que le féminisme est vraiment devenu un business. Il y a un côté très opportuniste et hypocrite chez toutes ces marques qui viennent nous voir pour qu’on devienne “leur atout girl power” alors que pas plus tard qu’hier elles ont fait des choses très problématiques.”

“On s’est donc demandé quelle serait la prochaine étape, quel est l’avenir de ce mouvement. Le féminisme c’est quelque chose d'évident et c’est quelque chose qui nous concerne tous : ce n’est pas un truc de meuf, c’est un problème d’humains. Tout le monde doit être féministe : hommes, femmes, enfants, chiens. Sauf que voilà, le féminisme qu’on faisait chez Fraîches n’est plus d’actualité. On veut mettre tout le monde sur un pied d’égalité et faire un nouveau média néo féministe. Et dans néo c’est “les mecs sont avec nous”. Le but c’est de faire quelque chose d’unisexe, plus dans le sens “regardez cette femme a réussi à faire ça” mais plutôt regardez toutes ces personnes qui font ces choses” sans forcément ressentir le besoin de mentionner leur sexe, leur religion, leur orientation sexuelle… quand ce n’est pas nécessaire.” Ce que dit Julia résonne avec un message que j’ai reçu récemment, d’une fille qui me reprochait de ne pas mettre assez en avant des profils de la communauté LGBT sur VraiesMeufs. En réalité, il y en a plusieurs, c’est juste que je n’ai jamais trouvé cela pertinent de le mentionner, comme ce n’était pas le sujet de notre conversation.

En attendant leur nouveau média qui arrivera bientôt, les jeunes femmes ont lancé à deux leur boîte de consulting pour les marques. “Quand nous avons quitté Fraîches, plein de marques nous ont contacté parce qu’ils n’arrivent plus à parler aux jeunes ou aux femmes. La plupart continuent à mettre des égéries qui n’existent pas et ne comprennent toujours pas qu’on n’est pas tous blancs, qu’on ne fait pas tous du 34… Je ne suis pas plus moche que Kendall Jenner, je n’ai juste pas le même compte en banque, le même chirurgien et la même maîtrise de Photoshop.”

“Une amie me montrait une publicité très touchante qui a tourné sur les réseaux sociaux récemment. A la fin, j’ai remarqué qu’il n’y avait que des blancs dans cette vidéo. En France, c’est quelque chose qu’on ne remarque même pas, alors que si elle avait montré la vidéo à un américain ou un anglais, il l’aurait tout de suite remarqué. On est encore dans une vision très blanche et mince de la société, ce qui n’existe pas. J’ai une autre anecdote encore plus marquante : au moment de recevoir les photos après un shooting, une amie se rend compte qu’il y a un homme noir avec elle. Quand elle demande qui est cet homme, on lui répond qu’il est là pour mettre de la diversité. Ça veut dire qu’il y a tellement peu de diversité en France, qu’il y a des acteurs payés pour être “le noir”, c’est très grave. Il suffit juste de regarder aussi l’état du cinéma français : les noirs ont des rôles de noirs et les arabes pareil. Le jeune de quartier, le mec du bled avec un accent, la femme de ménage, le voleur ou cambrioleur…”

Un point d’ancrage de leur nouveau média, c’est de dégenrer les choses. “Quand tu es un média féminin, les marques qui viennent te voir sont des marques de maquillages et de produits beautés, de vêtements féminins… Le parfum de Julia c’est l’Homme de Yves Saint Laurent, moi j’ai envie de conduire une Mercedes, je vais à la banque… pourquoi ne sommes nous pas ciblées par ces marques ? Pourquoi est-ce que L’Oréal ne veut pas cibler les médias masculins ? Aujourd’hui, l’homme prend soin de lui aussi et la femme a un pouvoir d’achat qui dépasse celui du secteur de la beauté. Une compagnie d’assurance peut cibler un public féminin et Sephora peut très bien cibler un public masculin.”

Du coup, l’objectif d’Elise et Julia c’est de décloisonner tout ça et de donner un coup de pied dans la fourmilière. “Il y a trop de personnes diverses, avec chacune son identité propre. Regarde la communauté LGBT : aujourd’hui tu dois dire LGBTQI+ parce qu’il y a de plus en plus de personnes qui ne se reconnaissaient pas dans ce mouvement, donc il faut créer de plus en plus de cases, chacune plus petites encore. Cela ne sert à rien d’en créer encore, au contraire il faut tout casser, tout dégenrer avec une mouvance féministe.”

Une Vraie Meuf c’est une meuf qui laisse les gens être qui ils veulent être. C’est une meuf qui s’assume à 100% et qui va laisser les autres s’assumer et faire leur vie. Si c’est le cas, t’es le sang.

Tu peux retrouver Elise sur Instagram et Julia sur Instagram