Grandir quand on est une adolescente pendant la révolution égyptienne

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Mohammed Siam, producteur, réalisateur et directeur de la photographie, est égyptien et a réalisé pendant 3 ans, de 2012 à 2015 le film Amal, l’histoire d’une jeune fille rebelle devenue femme pendant la période suivant le Printemps arabe égyptien. Amal, prénom qui signifie « espoir » en arabe, a 15 ans au début de ce film-reportage et est une adolescente engagée dans le combat révolutionnaire de son pays. Nous la voyons grandir et mûrir, avec autant de retour sur les films VHS de ses anniversaires enregistrés par son père lorsqu’il était vivant. Les années passent comme des actes au théâtre et les événements se déroulent devant les yeux de celle qui incarne dans ce film la jeunesse égyptienne, aux côtés de sa mère, ses amis et ses compagnons révoltés.

Les Printemps arabes, car il y en a eu plusieurs dans différents pays, commencent en 2010 et sont considérés comme terminés dans le courant de l’année 2012. Ce sont des séries de révolutions arabes qui correspondent à un éveil des peuples et qui aboutissent très différemment selon le pays où ils se déroulent : des protestations diverses, des réformes et parfois des chutes de gouvernements. Ils avaient originellement vocation à se dérouler pacifiquement, mais dans certains pays comme en Libye ou en Syrie ils ont évolué en guerre civile causant, aujourd’hui encore, la mort de milliers de personnes. Ces peuples revendiquaient leur liberté et une démocratie qui en soit réellement une.

C’est dans ce contexte qu’Amal vit en 2012, un an après le printemps arabe égyptien. Elle se libère de ce qui l’oppresse : elle veut sortir le soir, fumer si elle en a envie et surtout changer et révolutionner le régime en place. Elle parle fort, insulte de front les policiers qui l’ont violenté dans le passé et pleure lorsque les émotions et la détermination se font trop fortes. Cette adolescente veut être entendue, respectée et traitée à l’égal de ses amis garçons, même dans la violence. Elle est motivée par les mots marquants de son père disparu lors d’une émeute. On retrouve ponctuellement des retours sur les films VHS de son enfance filmés par ce dernier qui font écho tant dans la vie d’Amal que dans la narration du film. Alors que les années défilent, les élections se terminent, les évènements se tassent et Amal devient petit à petit une jeune femme qui retourne à la vie d’une jeune femme égyptienne.

Mohamed Siam explique pendant l’interview qu’il réalisait un autre film-documentaire, Force Majeure, sur un policier de 45 ans impliqué dans le régime. Il voulait faire un autre film à l’opposé de ce policier, c’est-à-dire sur une personne du côté révolutionnaire, de la génération opposée et sur une femme. Siam habitait au Caire et c’est lors d’un casting sauvage, entre manifestations et sittings qu’il rencontre Amal :

Je ne savais pas exactement verbaliser ce que j’étais en train de chercher, mais je savais, comme les réalisateurs fous dans les films qui disent « Wow c’est elle ! »

Il pense avant tout ses films-documentaires comme une manière de découvrir une nouvelle face du monde plutôt que comme un moyen de restituer des connaissances ou d’exprimer son avis. Avec Amal en particulier, il s’agit de voir cette révolution du point de vue des femmes, comment appréhendent-elles le monde arabe, toutes ces batailles de femmes et ce qu’elles signifient. Ce sont la spontanéité, l’authenticité et l’enthousiasme d’Amal qui, même face à la caméra, ont retenu l’attention du réalisateur. En ayant suivi également des études de psychologie qui l’ont passionné et le passionne encore aujourd’hui, Siam explique :

J’aime lire les gens, analyser les choses, juste les gens, pas l’histoire, mais les comportements des gens, le langage du corps… Puis je me suis demandé ce que je pouvais dire grâce à elle, représenter le pays à travers elle plutôt que le contraire »

C’est dans ce contexte que ce film documentaire est né et que Siam et Amal ont pu débuter ce nouveau « voyage ».

J’ai découvert l’histoire du film. L’histoire c’est qu’Amal est en train de grandir. Comment ces événements sont en train de former, de construire son identité, son entité et comment ces circonstances politiques et les policiers forment ça avec elle. Il y a beaucoup de couches dans le film : la question du père, du pouvoir… qui sont divisées par sujet dans chaque chapitre. Le premier est plus politique, le deuxième est plus du côté de la métaphysique avec le père, la mort, la vie, « comment, pourquoi et quand je suis née », toutes ces choses qui sont inconnues… Le troisième c’est l’amour, elle est devenue une femme maintenant.

C’est vraiment elle qui a été tirée par les cheveux (en parlant d’une scène du film) et on la voit dans la scène d’après en train de regarder les dessins animés, pour rappeler qu’elle est encore une petite fille, elle a 14 ans. Oui elle a fait ça, elle a été courageuse, mais c’est aussi une jeune fille qui a été agressée physiquement et émotionnellement, elle a été harcelée, mais elle est aussi une petite fille qui regarde les dessins animés en mangeant ses céréales.

L’authenticité des images de la vie d’Amal donnent à voir sans filtre ces événements du point de vue de la jeunesse égyptienne, du point de vue de ceux qui prendront la relève d’ici quelques années déjà. Ces jeunes ne sont pas que des jeunes, ils ont un passé fort qui les a effectivement forgés et que ce contexte inédit renforce pendant au moins un temps. Ils ont également des parents qui appartiennent déjà à une autre génération qui pense avant tout au moins pire et à la paix la plus prochaine, alors que ces jeunes veulent obtenir le meilleur des mondes possibles, peu importe le coût et le temps.

J’ai dû sélectionner les bonnes activités de sa vie, elle fait beaucoup de choses. La deuxième année j’ai découvert cette idée qu’il y a un reflet entre le pays politique et ses actions. On n’avait pas besoin de trop donner de contexte politique, voir Amal suffisait, et c’est ça la beauté dans son histoire. Elle apporte beaucoup de couches, ce n’est pas seulement sur les femmes, la minorité et le sentiment d’être une minorité, le conflit des générations, la jeunesse perdue qui n’arrive pas à trouver sa place.

Évidemment la force de ce film repose également sur le fait que ce soit un point de vue féminin qui soit adopté qu’il est impossible de contourner. Nous voyons ce qu’une jeune femme peut vivre dans un contexte révolutionnaire, tout en devant commencer le combat que chaque femme affronte contre les mœurs et coutumes de sa (parfois ses) société, forcée à entrer progressivement dans les carcans oubliés pendant un temps.

Je voulais faire une petite alarme pour signaler qu’il faut faire gaffe. Même si on a cette flamme, cette couleur, de résister, de se révolter, il y a aussi cette idée d’apprivoiser cette résistance et de faire gaffe à cette génération.

Le double combat d’Amal enrichit ce long travail et le rend d’autant plus noble. Il nous rappelle ce dont les jeunes sont capables, peu importe le lieu et les circonstances, si on leur en laissait la possibilité, ainsi que la robustesse et l’endurance dont les femmes sont capables. Il participe aux mémoires encore ((jeunes)) des Printemps arabes qui marquent décisivement l’Histoire des pays qui les ont vécu et l’écho qu’ils ont provoqué ailleurs.

Bande-annonce du film

écrit par Inès